III
De nouveaux amis arrivent, je le sens. Ce matin du premier janvier 2004, je décidais de nettoyer en grand l’appartement. Poussière, dans les coins et les
recoins, aspirateur, serpillière, chiffon, produits. Tout devait être propre. Je devais absolument commencer cette nouvelle année en balayant complètement la poussière de la précédente. Ce
symbole devenait ma première préoccupation. Je sentais que 2004 serait une année différente. Je ne me trompais pas. Je venais d’entamer la conclusion de ma rédaction. Ce sentiment était fort, je
le vivais, j’en avais conscience mais ne pouvais l’expliquer. Ma vie changea dès le lendemain. Ma vie sociale, prenait un autre cheminement. Je savais qu’il me fallait rencontrer du monde pour me
sortir de cet isolement dans lequel Brigitte avait réussi à me plonger. J’entrepris tout simplement internet. Pas très simple comme démarche, difficile d’être sur du résultat. Mais comment faire
autrement ? Aller boire un café dans un lieu public, sortir en discothèque, ou tout simplement fréquenter les bars de nuit ? Parfait pour draguer peut être, mais pas pour se
reconstituer un réseau amical, un cercle de copains. J’accompagnais bien parfois Christophe lors de leurs concerts, mais ce n’était pas suffisant, d’autant plus que la jeunesse de leur public
avait tendance à me faire sentir un peu en décalage par rapport à ce que je recherchais. Donc dès le 2 janvier je faisais une première rencontre. Un flirt avec une fille sincère, honnête, qui me
respectait, que je respectais. Comme tout flirt, cela ne dure pas longtemps, mais en quelques jours je redevenais un homme, un homme libre, sans culpabilité, sans crainte, délivré le temps de
cette rencontre de tout le mal qui m’avait été fait. En quinze années de vie, je n’avais pas connu d’autre femme que Brigitte. C’était la première fois, et je sentais les chaînes se rompre, je
les sentais glisser le long de mon corps. Sylvie est restée dans mon carnet d’adresse, j’ai encore quelques échanges épisodiques avec elle. Cela s’étiole doucement, mais chaque mail ou contact
téléphonique reste un plaisir de sympathie. Elle a été la confirmation de ce sentiment ressenti le premier janvier de cette nouvelle année. Elle a été importante, très importante, et c’est
pourquoi je lui adressais le courrier suivant :
Chouette,
Cette porte,
S’est enfin entrouverte.
Comme un beau cadeau,
Caché derrière son petit chapeau,
S’est avancé l’annonce du renouveau.
Jamais je n’oublierai ces instants, ces moments.
Jusqu’au plus profond de moi, j’ai redécouvert le temps
Simple et émouvant, doux et surprenant, moite mais non pesant.
Jours après jour, l’espace a pris une autre dimension, une autre
position.
Je n’avais plus depuis très longtemps, pensé pouvoir vivre une telle
passion,
Susurrer avec ma bouche et mon corps que j’aimais ce que nous faisions,
Juste au creux d’une oreille glisser ces quelques mots plaisants,
Jouir de tout ce qui se passe, et surtout de tous ces instants,
Savourer ce cœur, ce corps qui ont été aimants.
Comme je suis heureux de t’avoir rencontrée,
Comme il est bon de pouvoir te remercier,
Simplement pour ce que tu m’as donné.
Certain de ce que je veux annoncer,
Comme une déclaration d’aimer,
Sereinement sur ton amitié,
Sylvie je veux compter.
Merci Sylvie, car grâce à toi je redécouvre qu’il est bon de dévoiler sans pudeur, sans retenue ce que l’on ressent à l’instant. Ce plaisir je le retrouve,
un plaisir qui ne craint pas le jugement, qui permet de jouir pleinement du passé, du présent et qui prépare l’avenir.
Je rencontre d’autres personnes, toujours par le biais d’internet. Je pose les jalons à chaque fois. Je ne cherche pas de rencontre amoureuse, je cherche des
connaissances, des amis, et j’explique à chaque fois le pourquoi de ma démarche. La machine est en marche, je n’ai plus besoin d’Internet pour faire des connaissances. Mon téléphone portable aura
bientôt la mémoire saturée de nouveaux numéros. En trois mois, j’ai rencontré plus de monde, fait plus de connaissances qu’en quinze années de mariage. Je retrouve une place dans la société. Si
je suis en retard, on m’appelle : « Alors tu viens ? On t’attend ! ». Les gens me trouvent sympa, amical, respectueux, m’apprécient. Un simple regard sur quelques mois en
arrière, et je me rends compte de l’énorme avancée de ma vie. J’ai raison d’y croire, de penser que le non prononcé il y a plus d’un an, est une bonne chose. Ma vie s’articule de façon
différente, je retrouve de nouveaux noms dans ma tête : Christophe, Seb, Sylvia, Martine, Fab, Laetitia, Denis et la liste ne s’arrête pas là. Je sors, prends des cours de danse, fais du
sport à l’occasion. La vie avance, elle a du bon. Et il y a Karine aussi. Karine !
La première fois que Brigitte a été vraiment violente physiquement, nous habitions à Strasbourg, 13 rue Neuve. Nous avions acheté un appartement. C’était en
92 ou 93. Ma mémoire a occulté les détails de cet instant, mais je me souviens tout de même du couteau de cuisine qu’elle brandissait, dont elle me menaçait. Je me souviens des cheveux tirés à
pleine main, tirés pour être si possible arrachés. Je me souviens des chemises découpées en lambeaux. Je me souviens de son regard, ce regard empli de violence, de haine, ce regard qui cherchait
comment faire mal, comment détruire. J’ai aussi bien en mémoire, les traits de ce visage, ces traits si particuliers qui à cet instant, faisaient de son visage celui d’une autre. C’était la
première fois qu’elle se dévoilait ainsi, malheureusement pas la dernière. Je fuyais, je ne rendais pas les coups, me défendant ou plus exactement me
protégeant à peine. Je ne voulais pas répondre à sa violence. J’attendais qu’elle se calme, et finalement tout rentra dans l’ordre après que j’eus demandé pardon pour ce qui avait déclenché sa
colère. Ces scènes de violence ont eu lieu à plusieurs reprises, puis le calme s’installa à nouveau dans notre couple. Je m’étais confié à Nathalie, ma collègue de travail. Je lui avais raconté,
honteux de ce que j’avais subi. Il n’y eut pas de réaction de sa part. Je lançais un appel au secours, mais rien en retour. Il y a quelques mois, j’ai repris contact avec Nathalie. Nous ne nous
étions ni vus, ni parlé depuis près de dix ans. Elle se souvenait bien de ma confession et accepta d’en faire un témoignage écrit.
Le cercle vicieux de l’acceptation de tout était en on ordre de marche. Notre couple, telle une construction de maison, avait son échafaudage. Il se
bâtissait autour de ces deux personnages, qui tenaient chacun leur rôle à la perfection. Mais l’échafaudage restait en place, il devenait des barreaux enfermant l’évolution sereine d’une vie
d’amour. J’aimais Brigitte, d’un amour sincère, profond, j’étais prêt à tout pour elle, prêt à la défendre contre tous, prêt à attaquer si elle me le demandait. Elle l’avait bien compris, et
durant toutes ces années, arrangeant, manipulant, elle m’envoyait au front à chaque fois que cela était nécessaire. Pas assez d’argent dans le couple ? C’était de ma faute, je ne gérais
rien. Assez d’argent dans le couple, c’était grâce à elle, à sa gestion efficace de notre vie. Des soucis dans mon travail ? J’avais qu’à ne pas me laisser faire, j’étais trop naïf. Des
problèmes dans son travail ? Si seulement je ne l’avais pas obligée à déménager de Châlons, elle n’en serait pas là. Un commerçant indélicat ? J’allais de bon cœur transmettre le
courroux de mon épouse en le reprenant à mon compte. Un problème avec l’école ? J’étais de suite sur la brèche. Que manger lorsque nous étions
chez ses parents ? Il fallait faire en fonction de moi. Des problèmes avec mes parents ? De toute façon tu ne sais pas leur tenir tête, tu les fais passer avant moi. La liste pourrait
s’établir à l’infini. Et voici comment en quelques années notre couple se présentait harmonieux, solide. Victor était toujours le mauvais caractère qu’on connaissait, exigeant, mais qui avait la
chance d’avoir trouvé l’épouse merveilleuse, capable d’endurer les mutations ainsi que les caprices de son mari.
Nous avions quitté Châlons en Champagne en mars 90. Mon père concessionnaire de la marque Peugeot, connaissait des difficultés relationnelles avec la maison
mère, ou plus exactement avec les dirigeants de la marque. Son principe, basé sur la supériorité d’un POLTEV par rapport à tous les cons qui peuplent la planète, était sérieusement mis à mal.
Quelques années auparavant, convoqué par sa hiérarchie (à l’époque il était directeur de filiale, donc salarié), il avait avoué tout haut qu’il pensait que les Peugeot étaient des cons. Très
naturellement, avec assurance, et fierté il l’avait dit : « Oui, je pense que les Peugeot sont des cons ». Combien de fois s’est-il délecté de ce récit ? Je n’en ai pas idée,
cependant cette histoire je la connais par cœur. Mais voilà, seules les montagnes ne se rencontrent jamais ! Devenu concessionnaire, ces mêmes cons, préparaient une revanche, leur revanche,
celle qui mènerait le suffisant à la faillite. Cette situation associée à la rivalité qui nous opposait mon frère et moi (lui aussi travaillait dans l’entreprise), mena mon père à faire un choix.
Celui des deux fils qui devait rester. Pas plus mon frère que moi n’avions de rôle d’importance. Tout passait par le paternel, ce père, ce patron, ce dirigeant. Je n’étais pas d’une grande
productivité, Christophe non plus. Nous étions chacun improductifs, dans nos domaines respectifs : moi dans la communication, lui dans l’informatique. Papa fit son choix, et un midi,
pleurant, m’annonça qu’il fallait que je quitte la société, enveloppa le tout de quelques arguments bien frappés, et finit par ces quelques mots : « Je t’aime mon fils ! ».
J’acceptais, je comprenais et le réconfortais pour ce choix si difficile à faire. Je ne lui en voulais pas. Et c’est ainsi que quelques semaines ou mois plus tard, nous déménagions à Belfort pour
que je puisse prendre mes nouvelles fonctions comme attaché commercial chez Sofinco.
En aucun cas le déménagement ne fut agréable. Cette mutation géographique se faisait dans la douleur. Pour Brigitte il s’agissait d’un déracinement. Un
dépaysement total, mais pas un de ces dépaysements de vacances, de voyage, ou de loisir. Elle quittait Châlons, la ville de son enfance, de son adolescence, de son émancipation, pardon, de ses
premières libertés. Pour moi, c’était le temps des premières culpabilités. Coupable d’avoir fait bouger Brigitte, coupable d’avoir obligé mon père à
choisir, coupable de toutes les difficultés à venir. Coupable de toutes façons, même si les décisions passées et celles à venir, étaient prises à deux, ou tout du moins je le pensais. La douleur
du déménagement s’effaça assez rapidement. Je trouvais ma place, prenais mes marques dans ce nouveau travail. Brigitte s’occupait d’Arthur dans la journée, de l’appartement où nous logions.
Rapidement nous rencontrâmes un couple ( Anna et Gilles) avec qui nous devions sympathiser. La rencontre s’est faite à la piscine, lors d’une séance « bébé nageur ». Anna proposa
rapidement à Brigitte du travail en tant que comptable. Ce travail était justement proposé par l’établissement « aquatique » où nous avions fait connaissance.
Durant cette période à Belfort, il y eut un moment de crainte, assez important. Etait-ce une prise de conscience de sa part, avait elle peur de quelque
chose ? Toujours est-il, que Brigitte m’annonça ne pas comprendre son comportement. Elle m’avoua avoir des envies subites de violence, et avait senti une fois l’irrésistible envie de casser
un bras à notre fils. Je ne sus comment prendre cet aveu. Je la rassurais, lui trouvais des circonstances atténuantes. Lors d’une conversation téléphonique, j’avais abordé ce sujet avec ma sœur.
Elle me rassura aussi, sur cet aveu. Je ne me souviens plus des arguments. Ce souvenir avait quitté ma mémoire pendant près de treize ans. Il est réapparu l’automne dernier. J’en ai rediscuté
avec Françoise. Elle s’en rappelle aussi.
Avec le recul, je sais que cet aveu était un appel. Un appel au secours ? Peut être pas ! Un appel tout simplement. Nous étions mariés depuis
environ un an, et je pense que Brigitte a eu ce premier instant de lucidité (le second arrivant début 2003). Il y a quelque chose qui « cloche » en elle. Quand je dis en elle, je ne
parle pas de sa nature profonde, je parle de son vécu. Je sais que son enfance n’a pas été facile. Dès l’âge de neuf ans, elle devait prendre en charge une partie de l’entretien de la
maison : repas, ménage, lessive, repassage. Elle devait accompagner plus tard, sa mère pour l’aider dans l’entretien de l’école qui l’embauchait comme personnel de service. Elle ne pouvait
sortir, rencontrer des amies. Toute liberté lui étant refusée, elle devait feinter pour justifier une quelconque sortie, ou retard lorsqu’elle rentrait de l’école. Sur les dernières années de
notre vie commune, elle parlait assez facilement (et ceci même devant nos enfants), des coups de ceinture reçus, coups qui laissaient des marques, et qui l’obligeait à ne pas pratiquer en short,
mais en pantalon les cours de sport à l’école.
Je garde en mémoire, une phrase terrible de sa part : « Je ne te dis pas tout, car un jour tu pourrais t’en servir contre moi ! ».
Quel est ce terrible secret ? Secret qu’elle ne peut dévoiler, même à moi, l’homme qui l’aime ! Depuis longtemps j’ai une idée assez précise de ce que peut être cette faute, qu’elle
porte en elle. Faute dont elle a tout le poids, faute qui n’est certainement pas la sienne, mais faute qui le devient, tant qu’elle ne veut se reconnaître comme victime de ce qui a pu se passer
dans son enfance.
Je pense réellement, que notre vie de couple, notre relation de dominant-dominé, trouve dans ce secret une part d’explication. Récemment j’ai lu, tous les
enfants maltraités ne deviennent pas forcément des adultes maltraitant. En revanche, cent pour cent des adultes maltraitant, ont été des enfants maltraités. Brigitte est une adulte maltraitant,
elle l’a été avec moi, cherche encore à l’être, le devient avec nos enfants, et continuera ainsi avec eux si je ne fais rien, si je ne dis rien, si je laisse faire. La maltraitance n’est pas
toujours physique. Elle peut être d’ordre psychologique. Et elle peut être bien plus destructrice si elle reste de cet ordre. Le psychologique est difficile à prouver, à mettre en évidence. Le
manipulateur le sait, il en joue. Il sait se montrer victime même s’il est le bourreau, le maltraitant, celui qui joue avec les neurones de ses proies.
Pourquoi n’ais-je pas donné plus de considération à cet appel ? Pourquoi n’ais-je pas de suite encouragé Brigitte à me raconter plus, à discuter avec
elle ? Pourquoi n’ais-je pas conseillé de faire appel à un spécialiste ? Pourquoi ? Ah, avec des « si » l’on pourrait mettre Paris en bouteille. Je ne sais pas pourquoi,
c’est ainsi que cela s’est passé, je ne peux rien y changer. Cependant dans mon absence de réactivité suite à cet aveu, je sais que je trouve une part de responsabilité dans la vie de notre
couple, telle qu’elle s’est construite. J’acceptais déjà la violence avouée de la mère de notre enfant.
Au cours de l’été de cette période belfortaine, Brigitte me menaça une fois de plus de me quitter. De partir. Cela s’arrangea avec mes supplications. L’orage
passait à nouveau.
Les relations avec nos parents respectifs, ne nous satisfaisaient pas. Avec les miens, la moindre relation obligeait Brigitte à faire des efforts pour que
cela se passe bien. Elle ne supportait pas de rester chez eux, mettait en avant son malaise, ne trouvait pas sa place. Je ne voulais pas le voir, pas le prendre en considération. Avais-je tord,
ou avais-je raison ? Je pense maintenant que Brigitte ne pouvait se sentir à l’aise. Tout d’abord, je me tenais encore dans l’admiration de ce paternel sur le déclin, ce qui m’empêchait de
voir les défauts de mes parents. De plus Brigitte avait besoin certainement de commencer son travail d’isolement à mon égard. Ce besoin de tisser un lien avec moi, un lien qui ne me permettra
plus par la suite de penser autrement qu’avec son accord. Ce lien qui m’empêchera de faire toute chose sans son consentement. Ce lien qui ne m’autorisera qu’une vie par procuration. Je vivais
donc constamment un tiraillement. Il me fallait ménager mon épouse et mes parents, essayer de trouver une solution intermédiaire qui permette de vivre les deux relations. Il me fallait assumer
l’impossible. Cette situation a développé chez moi, une tactique comportementale qui me colle encore à la peau, et dont je commence tout doucement à me débarrasser. Il y un an environ, je passais
des tests psychologiques en vue d’une embauche. Concernant le mode adaptation de ma personnalité, ces tests disent : « On retrouve là la rondeur et la pondération de son relationnel,
qui ne l’empêche pas de défendre ses idées avec flamme et conviction mais à l’écart de tout dogmatisme et de toute agressivité. Ce style donne beaucoup de souplesse à son mode d’adaptation qui
s’attache avant tout à bien comprendre ceux qui l’entourent afin de moduler son attitude dans le sens de ce qui s’harmonisera le mieux autour de la conciliation à laquelle il est toujours
ouvert ». Voilà ici bien la complexité de la situation. Tout d’abord je veux ressembler à ce battant qu’est mon père, donc je défends mes idées avec flamme. Je dois avant tout sauver les
apparences, laisser croire que je suis de cette même veine de gagneur, de cette même grandeur que celle des supérieurs. Et ensuite, je dois me plier à
la volonté de celle qui régit ma vie, de celle qui décide de tout, à la volonté de Brigitte. En d’autres mots je me bats avec panache, pour mieux succomber aux idées des autres, et acquiescer à
leurs propositions. Je ne suis moi qu’à moitié. Je ne suis même pas moi. Qu’il s’agisse de panache ou de conciliation, je ne le fais pas pour moi, je le fais pour les autres. Il est difficile de
changer cela. J’y travaille, je vais y arriver, j’ai déjà commencé. Il y a peu de temps, j’ai eu la joie de défendre un projet professionnel, d’avancer mes idées à moi, mes arguments à moi, et
d’entendre mon interlocuteur me dire : « Oui ! Votre idée me plait ! ». Mes idées n’ont pas été imposées. Elles ont été présentées, proposées, défendues, comprises et
finalement acceptées. Je crois bien que c’est la première fois en quinze ans que cela m’est arrivé.
Avec les parents de Brigitte, il y avait constamment des anicroches. J’arrivais encore à m’opposer à ce qui ne me convenait pas. Sa famille composait
parfois, parfois non. Durant toutes ces années, je n’ai jamais été acteur dans cette famille. On allait chez ses parents car nous y étions à peu près bien reçus. Je pensais que cela était
important pour Brigitte, pour Arthur, et j’acceptais pour le plaisir de ceux que j’aime d’aller m’enfermer dans leur maison sombre, cette maison triste qui ne plait ni à mon épouse ni à
moi-même.
Combien de fois sommes nous repartis, en fin de week-end, avec la vive intention de ne plus y retourner avant longtemps. Déjà mes beaux-parents manipulaient,
tel le Bossu d’Alexandre DUMAS. Touchez ma bosse Mooonseeeigneuuur. Mielleux, sans avoir l’air de. Tel le serpent du Livre de la Jungle, il fallait arriver aux buts fixés. Je comprends bien les
mécanismes de leurs comportements de l’époque. Je sais maintenant pourquoi cela se passait ainsi, pourquoi je l’acceptais, pourquoi Brigitte l’acceptait. Mais accepter quoi ? pourrait-on se
dire. L’été dernier, seul dans mon studio à Tours, j’écrivais ces quelques lignes :
Comment cela a t’il été possible ?
Comment avoir pu vivre à tes côtés,
Sans jamais te rencontrer ?
Comment cela a t’il été possible ?
Vivre chacun les mêmes difficultés,
Sans jamais se les raconter ?
Comment cela a t’il été possible ?
Avoir les mêmes parents,
Qui pour nous n’ont pas été aimants ?
Comment cela a t’il été possible ?
Attendre plus de 35 ans,
Pour enfin trouver cet instant,
Qui peu a peu très tentant,
Nous aurait permis pour tout le temps,
De comprendre que les enfants,
Nous étions des mêmes parents,
Et que cela devait être suffisant,
Pour nous aimer à tout jamais !
Oui, l’an dernier je compris qu’à l’instar de mes parents, ceux de Brigitte ne l’on jamais aimée pour elle, pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle pouvait
représenter. D’un côté un homme mal aimé, qui a grandi dans l’attente d’un gage d’amour, dans la recherche de mimétisme, de l’autre une femme mal aimée, qui a grandi dans la soumission, et
l’apprentissage du respect du plus fort, de la soumission au chef du clan.
C’est un sujet que nous avons abordé, il y a environ treize mois. Sur proposition de Brigitte, j’avais accepté
de participer à ce qui s’appelle une retraite de guérison. Cette retraite devait se dérouler dans une communauté du renouveau charismatique. Sur le principe, j’étais d’accord, mais pas vraiment à
l’aise avec ce type de démarche. Elevé dans des écoles chrétiennes, durant de nombreuses années, j’ai eu une aversion pour tout ce qui touche de près ou de loin à l’église, et à la religion.
Croyant en Dieu quand cela m’arrangeait, dès l’année 2003, j’ai vécu doucement une lente montée vers la foi, ceci aux côtés et grâce à Brigitte. Très gêné par les signes ostentatoires, par les
démonstrations prononcées de la croyance, j’avançais à reculons dans ces réunions d’évangélistes auxquels Brigitte me proposait de participer. J’avais du mal à le reconnaître, mais petit à petit,
j’étais bel et bien gagné par le plaisir de ces rencontres avec des croyants, des moments de « rencontres » avec Dieu.
Le chemin de Toulouse à Châlons pour la retraite, fut très périlleux. Je reviendrai par la suite sur cette épopée. Nous étions environ une trentaine de
participants, dormant, mangeant sur place. Le groupe de retraitants était hétéroclite : de jeunes célibataires, de jeunes couples, des moins jeunes, deux moines, des amis, un ensemble de
gens venant de divers horizons. Chacun avait, selon ses propres initiatives, à participer aux taches ménagères. Nous allions partager notre vie avec ce groupe, durant ces quelques cinq jours. Le
premier, débuta à 17 heures par un accueil de chacun au rythme des arrivées. Nous trouvions notre chambre, nous installions, et rapidement vint le premier repas commun. Repas morose, dans le
silence propice au recueillement, suivi des consignes nécessaires à une bonne vie de groupe. Chacun essaie de se montrer sous son bon jour, chacun a un petit mot plaisant à l’égard de son voisin,
tout le monde tente de faire connaissance. Je ne me sentais pas bien, mal à l’aise, avec une envie de partir. A quoi bon ces simagrées ? Je ne suis pas à ma place. Cependant la pudeur ne me
laisse pas d’autre choix que celui de rester. La nuit se passe, après avoir cherché le sommeil, je m’endors. Je ne sais pas encore ce qui m’attend. Je n’ai pas vraiment envie, mais je décide de
jouer le jeu. Quitte à être là, je n’ai rien à perdre. Je reste sur ma réserve mais je participe, j’échange, et fais mon possible pour que ces quelques jours me soient au mieux profitables. Le
rythme est le même : petit déjeuner, enseignement dispensé par un frère de l’ordre des dominicains, repas du midi, vaisselle, temps de repos, second enseignement, goûter, temps libre, repas
du soir, temps de prière ou libre au choix de chaque participant. Il s’agissait d’une retraite de guérison. Nous avions tous à guérir de quelque chose, mais de quoi ? Mystère ! Je
venais pour guérir de quelque chose, mais je ne savais pas de quoi. Il nous avait été demandé pour valider notre inscription, d’écrire ce qui motivait notre candidature. Brigitte avait préparé
son écrit avant moi. Elle me l’avait montré peu avant que nous les postions. Elle souhaitait trouver le réconfort de l’avenir. Elle voulait trouver la certitude que l’avenir serait bon pour elle,
pour les enfants, elle souhaitait trouver une explication à tous ces dém